La Seyne, au temps des casinos…

La Seyne a longtemps été une station balnéaire et touristique. Pendant un siècle, de 1895 à 1994, les casinos de Tamaris, du Manteau et des Sablettes, ont animé la ville et participé à sa renommée. Avec l’ouverture prochaine du casino Joa, la ville renoue avec cette tradition. Retour dans le passé des tapis verts.

D’origine italienne, le mot  »casino » provient de  »casa » (maison). A Venise, le premier ouvre ses portes, en 1626. «Les jeux d’argent, de hasard et les paris, sont aussi vieux que la civilisation humaine. Selon les époques, ils ont été autorisés, tolérés, ou carrément interdits. Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle qu’un établissement dédié aux jeux a vu le jour», raconte le spécialiste de l’histoire de La Seyne, Jean-Claude Autran*. En 1680, la fureur du jeu se répand en France. Un peu trop d’ailleurs, au goût de Louis XIV qui s’inquiète des risques que cela provoque dans la société, ainsi que des ruines dans les familles. En 1717, soit deux ans après sa mort, sous la Régence, une ordonnance d’interdiction des jeux de casinos est prononcée.

Napoléon donne son accord

Il faut attendre 1789 et la Révolution française pour qu’on tolère les jeux : «A l’époque, jouer constitue un engagement politique. Les cartes ont été redessinées. Il n’y a plus ni roi ni reine, ni dame ni valet, mais d’autres styles de figures». En 1806, sous le Premier Empire, Napoléon réalise qu’en autorisant les casinos, on peut à la fois lutter contre les jeux clandestins et avoir des rentrées importantes pour financer les terres. Il donne alors son accord pour les stations balnéaires, les villes thermales et Paris, qui font l’objet d’un véritable engouement.

L’influence de Michel Pacha

«À la fin du XIXe siècle, La Seyne-sur-Mer ne compte guère que 16 000 habitants. La ville, industrielle et agricole, est très peu connue en France, sauf pour la puissance et la qualité de ses constructions navales. La baie de Tamaris est inhospitalière et inhabitée». Pourtant, un homme va complètement modifier la physionomie du Sud de la ville et en faire une station touristique à la mode. Cet homme, c’est Blaise Jean Marius Michel, né en 1819 à Sanary [alors Saint-Nazaire]. «Parti de presque rien, il a eu une destin absolument exceptionnel». Fils et petit-fils d’officiers de marine, il est lui aussi, destiné à cette carrière. L’ascension de Marius Michel est fulgurante, son destin, exceptionnel. Engagé à 15 ans comme mousse, promu Capitaine au long cours à 25 ans, il devient, dix ans plus tard, Directeur général des phares de l’Empire ottoman.

Le bâtisseur de Tamaris

A 60 ans, pour son œuvre dans le domaine des ports et des phares, le sultan élève Marius Michel à la dignité de «Pacha» et le pape le nomme Comte de Pierredon. A la tête d’une fortune considérable, Michel Pacha vient s’installer à Tamaris, dont il veut faire une station balnéaire prisée, teintée d’orientalisme. Pendant 10 ans, de 1873 à 1883, il construit sa résidence, aménage le parc et achète terrains et parcelles avec terrasses (Tamaris, le Crotton, Balaguier, la Rouve, le Manteau).  »Le Bâtisseur » est né. De belles villas donnant sur le bord de mer voient le jour, toutes entourées de jardins. La végétation compose avec l’architecture, et Michel Pacha y accueille de nombreuses célébrités : Auguste Renoir, Camille Saint-Saëns, les frères Lumière, Gabrielle d’Annunzio, Gustave Eiffel, le président Emile Loubet…

 »Sablettes-les-Bains »

Désireux d’attirer et de distraire les touristes, Michel Pacha décide de construire le  »Grand casino », près du port de Tamaris. «En 1881, il fait bâtir le Grand Hôtel, et en contrebas, le casino, mais qui ne verra le jour que 20 ans après». Car entre-temps, à partir de 1883,  »Le Bâtisseur » poursuit ses acquisitions de terrains en direction du Croûton et des Sablettes, et la nouvelle station  »Sablettes-les-Bains » se développe avant le casino de Tamaris. «C’est donc aux Sablettes que le premier casino est construit et va fonctionner, à partir de 1887. Avec, l’ouverture du Grand Hôtel, l’année suivante, le succès de la station est total». Le casino de Tamaris, lui, devra attendre 1902, pour voir le jour.

Face à la mer, trois casinos

«A Tamaris, le premier casino fonctionne de façon provisoire et le casino définitif n’entre en service qu’en 1904». Construit au bord de la corniche, adossé au Grand Hôtel, il a la forme d’une grande arcade en berceau. Son fonctionnement est toutefois interrompu entre 1912 et 1920. Un troisième casino voit le jour en avril 1905, le  »Petit casino » du Manteau, le seul des trois, dont les murs soient encore debout aujourd’hui. Appuyé à une falaise au pied de la Villa blanche, facile d’accès grâce à son débarcadère, il attire de nombreux jeunes officiers de marine. «Créé par un concurrent, il n’a pas fonctionné longtemps. Aujourd’hui, on peut encore l’apercevoir, après le virage de Balaguier».

Guerres et déclin

La mort de Michel Pacha, en 1907, est annonciatrice du déclin et des changements qui vont suivre : la guerre de 14-18 d’abord et en 1936, les congés payés, qui amènent une clientèle plus populaire, peu intéressée par les jeux. Mais c’est surtout la Deuxième Guerre mondiale qui porte le coup de grâce aux casinotiers. Durant l’année 1943-1944, les casinos de Tamaris et des Sablettes sont entièrement détruits. Ce dernier reprendra relativement vite ses activités avec, en 1946, une autorisation de reprise. Le bâtiment est reconstruit en 1952, à l’emplacement exact de l’ancien, à proximité du Grand Hôtel.

Deux autres projets… tombent à l’eau !

«On a failli avoir un 4ème casino en 1895, du côté de Saint-Elme. La Ville voulait un casino municipal. Il n’a pu voir le jour, très probablement à cause de la concurrence». Dans les années 30, un 5ème subira le même sort. Sur certaines vieilles cartes postales, on peut lire  »Notre Dame de Mar-Vivo et le casino ». Mais il n’a pas vu le jour non plus, trop près de l’établissement des Pères Maristes. «Selon une loi napoléonienne, un  »tripot » ne pouvait voir le jour à moins de 100 mètres d’un édifice religieux. La propriétaire du casino des Sablettes a donc racheté la chapelle du Sacré-Coeur de Mar-Vivo et fait appliquer cette loi, interdisant, du même coup, la construction d’un établissement concurrent».

Fermeture sans réouverture

Entre 1950 et 1955 l’architecte Fernand Pouillon reconstruit le hameau des Sablettes et en juillet 1961, on inaugure un 4ème cinéma dans le casino. «En 1983, le casino devient la propriété de la famille Madern, mais en 1993, un arrêté ministériel le fait fermer». Dès 1997, Maurice Paul, alors maire de La Seyne, tente d’obtenir sa réouverture : «Ce casino existe depuis des lustres et nous avons toujours été favorables à son exploitation qui rapporte annuellement des recettes de jeux à la commune. Nous ne pouvons être privés de cette ressource». Pourtant, sa lettre au ministre de l’Intérieur pour réétudier le dossier reste sans suite. «Sous la municipalité suivante, celle d’Arthur Paecht, [en 2001] la Ville veut également relancer le casino, mais n’étant plus classée station balnéaire, elle n’a plus le droit».

Quatrième casino pour La Seyne

Le 7 février 2008, la Ville retrouve son label de station balnéaire et touristique, et peut prétendre à l’ouverture d’un casino. Elu en mars 2008, le maire, Marc Vuillemot, relance alors le projet, parc de la Navale, qui s’inscrit dans le cadre du réaménagement du site des anciens chantiers navals. La suite, on la connaît. En décembre 2011, le conseil municipal donne son feu vert au groupe Joa pour la construction et l’exploitation d’un casino et pendant les travaux, c’est aux Sablettes, que le casino provisoire ouvre ses portes, le 5 juillet 2012. Le 2 octobre 2013, la première pierre du casino définitif est posée. Il est, actuellement, en cours de finition puisque son ouverture est prévue en décembre (le 17). Avec lui, la ville renoue avec sa tradition touristique et balnéaire.

chantal.campana@la-seyne.fr

*Merci à Jean-Claude Autran pour son aide. En septembre dernier, invité par la société  »Les amis de La Seyne ancienne et moderne » (ASAM), ce passionné d’histoire seynoise a donné une conférence «Casinos d’hier et d’aujourd’hui à La Seyne», dont cet article s’est inspiré. Dylan Peyras, directeur du casino Joa de La Seyne, était lui aussi, invité.

Le grand hall du casino des Sablettes, construit en 1887, qui donne sur la plage.

Autre vue du grand hall du casino des Sablettes

Intérieur du casino de Tamaris, construit en 1902, contraste entre modernité et classicisme.

Le "petit casino'' du Manteau, le dernier a être édifié le 9 avril 1905. Adossé à la falaise, il est le seul des trois dont les murs soient encore debout aujourd'hui.

L'ancien casino du Manteau, rebaptisé Villa Capriciosa puis réhabilité en logements et qui héberge une agence immobilière et un institut de beauté.

Dans les années 1930, un quatrième casino sur la plage de Mar-Vivo, à côté des Pères Maristes, n'a pu voir le jour, en raison de sa proximité avec la chapelle du Sacré-Coeur.

La station Sablettes-les-Bains se développe dès 1887 avec l'ouverture du premier casino et du Grand Hôtel en 1888.