Projection de « La Sociale », le 6 avril

Jeudi 6 avril à 18 heures, le casino Joa accueille la projection du film de Gilles Perret « La Sociale » consacré à l’histoire de l’assurance maladie.

Il y a 70 ans, les ordonnances promulguant les champs d’application de la Sécurité sociale étaient votées par le Gouvernement provisoire de la République. Un vieux rêve séculaire émanant des peuples – vouloir vivre sans l’angoisse du lendemain – voyait enfin le jour. Le principal bâtisseur de cet édifice des plus humanistes qui soit se nommait Ambroise Croizat. Qui le connaît aujourd’hui ? Il est temps de raconter cette belle histoire de « la Sécu » : d’où elle vient, comment elle a pu devenir possible, quels sont ses principes de base, quels en furent les bâtisseurs et ce qu’elle est devenue au fil des décennies. « La Sociale » retrace l’histoire d’une longue lutte vers la dignité tout en dressant, en parallèle, le portrait d’un homme et celui d’une institution incarnée par ses acteurs du quotidien.

Le réalisateur : Gilles Perret

Gilles Perret a réalisé 12 documentaires. Ses films ont pour lien ce pays qui est le sien, les Alpes. À s’attarder chez ses voisins de vallée, il aborde la réalité du monde politique, économique et social. Partir du local pour raconter le global. C’est ce regard singulier qui a fait le succès de ses derniers films sortis en salle comme “Ma Mondialisation”, “Walter, retour en résistance”, “De mémoires d’ouvriers” ou en 2014, “Les jours Heureux”. Aujourd’hui, il nous raconte l’histoire de la Sécurité sociale. Une histoire peu ou pas racontée jusqu’à ce jour même si elle nous concerne tous. L’histoire d’une lutte qui n’est jamais finie.

L’interview

Quand vous êtes allés voir des partenaires ou des responsables de chaînes de télévision avec un projet de documentaire sur la Sécurité sociale, on a dû vous regarder curieusement, non ?
Oui, du côté des partenaires — et même des amis — on m’a vite fait comprendre que le sujet de la Sécurité sociale n’était pas très sexy. On me regardait d’un air dubitatif, et, à vrai dire, avec même un peu de compassion… Du côté des diffuseurs, nous avons plutôt eu affaire à un désintérêt total pour la question. Mais j’ai l’habitude… On ne peut pas dire que les questions fondamentales de politique ou les questions sociales soient très présentes à la télévision. Rappelons tout de même que la Sécurité sociale concerne 65 millions de Français, qu’elle nous accompagne tout au long de notre vie, qu’elle l’a considérablement améliorée, et que son budget équivaut à une fois et demie le budget de l’Etat ! En fait, tout l’enjeu était de réussir à raconter cette belle histoire sans noyer le film dans la masse d’informations que le sujet soulevait. C’est-à-dire trouver, pour l’incarner, des personnages forts, capables d’insuffler de l’émotion, du rire, et de faire passer leur colère et leur combativité.

 

Précisément, après Stéphane Hessel, Raymond Aubrac, Walter Bassan ou Léon Landini, au coeur de vos précédents films, nous découvrons Jolfred Frégonara, 96 ans, qui semble porter toute cette histoire sur ses larges épaules…

 

C’est vrai, j’ai beaucoup de chance d’avoir rencontré et d’être devenu ami avec ces hommes. Ils ont tous une caractéristique commune qui m’attire et me rend admiratif : ils ont eu des idéaux qui ont contribué à fortement améliorer la société française et ils les gardent jusqu’au bout, contre vents et marées. En ce qui concerne plus spécifiquement Jolfred Frégonara, je suis tombé sur lui en chemin, et je dois avouer que c’était assez inespéré de trouver quelqu’un de cette vivacité, ayant vécu la mise en place de la Sécurité sociale en 1946 et, qui plus est, en occupant un poste à responsabilités ! Grâce à lui, mais aussi à Liliane Croizat, Michel Etiévent, et aux autres protagonistes du film, une histoire qu’on pouvait craindre austère devient finalement une épopée en lien direct avec notre quotidien. Embarqués avec eux, des concepts
complexes nous deviennent plus accessibles, et les discours des sociologues, des économistes ou des historiens nous emmènent dans l’histoire de cette utopie réelle. Dans le film, on entend cette phrase : « Le propre de la classe dirigeante, c’est de voler l’histoire populaire ». Comme dans Les jours heureux, on sent dans La Sociale un devoir de mémoire qui vous pousse, en l’occurrence, à rendre à Croizat ce qui est à Croizat… C’est vrai que depuis que je travaille sur les questions sociales, je ne cesse de découvrir des manques terribles quant à notre enseignement. Il n’est pas normal qu’une institution qui permet de se soigner, d’avoir des retraites ou de bénéficier d’allocations familiales, sans que cela passe entre les mains du privé ou des actionnaires, ne soit pas mieux connue des Français. Mais lorsqu’on parle d’histoire, il faut toujours se poser la question de savoir qui la raconte et qui a intérêt à la raconter. En période de gaullisme et encore aujourd’hui, ce n’est pas très tendance de dire que c’est un ministre communiste, avec l’appui de la CGT, qui a mis en place la Sécurité sociale. Croizat a été très injustement la victime de l’histoire officielle, principalement portée par des notables. Un million de personnes ont assisté à son enterrement : le peuple, lui, ne l’avait pas oublié ! Connaissez-vous quelqu’un dont les obsèques aient
déplacé autant de monde depuis ? Pourtant, il est quasiment absent des livres d’histoire…


À travers ces deux films, vous rendez hommage au Conseil National de la Résistance. Avez-vous le sentiment que les formations politiques devraient retrouver l’esprit qui présida à la création de la Sécu, sachant qu’à l’époque le traumatisme de la guerre avait rendu possible un certain consensus politique ?

 

Tout d’abord, le consensus dont vous parlez est un consensus obtenu dans un rapport de forces. C’est parce que les forces progressistes sont sorties grandies par la Résistance et qu’elle étaient très puissantes à la Libération qu’elles ont pu imposer aux forces conservatrices un programme politique ambitieux, socialement et économiquement, et qui pourrait être classé aujourd’hui à l’extrême gauche… Lorsque les communistes, une partie des socialistes et la CGT ont imposé la mise en place de la Sécurité sociale sous la forme d’une démocratie sociale, tout le monde était contre. Mais ils ont réussi. En tant que réalisateur, et en tant que citoyen, je souhaiterais surtout que les formations politiques fassent réellement passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers. Qu’ils mettent l’économie au service de l’homme et non pas le contraire. Pour cela, il ne faut pas avoir peur de fâcher. Il faut oser s’attaquer à la finance, à la puissance des grands groupes, aux inégalités sociales et à certains médias qui sont les meilleurs garants de l’ordre établi. Exactement comme avait su le faire le Conseil National de la Résistance. Certes, cela ne se fera pas dans la joie et la bonne
humeur. Mais c’est ça, la politique, c’est faire des choix, non ? C’est sûr que quand on regarde ce qui se passe actuellement, on en est loin…
Une partie de l’opinion et des politiques militent pour plus de privatisation, et, on l’entend dans le film, « ceux qui défendent la Sécu sont accusés d’être des archaïques »…
Le film démontre que la Sécu est moins chère, plus égalitaire et plus efficiente que les assurances privées. Il faut d’ailleurs marteler ce discours, tant il est difficile de le
rendre audible face à une idéologie libérale omniprésente, qui veut imposer l’idée que la concurrence et le privé sont forcément les bonnes solutions.
Alors, si l’archaïsme c’est créer une société plus juste en redonnant à tous l’accès à la santé ou à des retraites décentes, si c’est donner des allocations aux familles pour
élever leurs enfants, je me range bien volontiers dans le camp des archaïques !

La Sociale : la bande annonce