L’auberge du Père Louis

Sur la corniche Tamaris, l’un des plus vieux restaurants de la ville vient de rouvrir. Créée en 1790 par Thomas Estienne, la petite guinguette a fait du chemin. Quatre générations de pêcheurs-restaurateurs ont rendu célèbre Le Père Louis, jusqu’à la mort du dernier propriétaire, Marius Estienne, en 1954. Retour sur une belle saga.

A l’époque des séries-télés et émissions culinaires, l’histoire de la famille Estienne aurait toutes les chances de faire de bonnes audiences. Ici, pas de  »Cauchemar en cuisine », mais une vocation dédiée à la cuisine et à la mer, que l’on se transmet de génération en génération, depuis deux siècles. Jusqu’au dernier propriétaire, tous ont contribué à faire de la guinguette de l’ancêtre Thomas, créée au XVIIIe siècle, un restaurant réputé. De Toulon à Marseille, on vient y déguster bouillabaisses ou langoustes à l’armoricaine. La préparation des bouillabaisses au feu de bois est toujours réalisée par les hommes et les recettes se transmettent de père en fils. A Paris, artistes, écrivains ou politiques se passent la bonne adresse. Une chose est sûre, Le Père Louis a largement contribué à faire connaître Balaguier. Avant-guerre, quand on parle de l’endroit, on fait référence au restaurant. Mais l’histoire commence bien avant…

La mer et la terre en héritage
Né à Cuges,Thomas Estienne est le premier à s’installer à Balaguier, en 1770. Il a 26 ans. Cultivateur et fils de cultivateur, il achète une parcelle en bordure de mer et fait pousser la vigne. Jean son fils aîné, né en 1775, a pour deuxième prénom, Louis, et comme souvent à l’époque, c’est celui-ci qui est utilisé. Patron-pêcheur, il est aussi gargotier, puis cabaretier, comme son frère André, né en 1782. Dans les rivages sains de Balaguier, dont le nom vient du provençal  »belle aigue » (belle eau), la pêche est florissante, les cabanons de pêcheurs, nombreux. Le lieu est bien abrité du mistral. Face à la rade, l’anse est entourée par deux forts chargés de défendre la rade de Toulon : la tour à canons de Balaguier, construite en 1636, et le fort de l’Eguillette, créé en 1674. Le petit restaurant, situé en plein milieu de l’anse de Balaguier, reçoit la visite des soldats des deux forts et des douaniers voisins. Thomas y sert le vin de sa vigne, ses fils fournissent le poisson. Louis étant l’aîné, on appelle le restaurant Le Père Louis. Mais si les uns pêchent et les autres cultivent, tous aident à servir les clients.

Un littoral en plein essor
A la génération suivante, l’un des fils de Louis, Ambroise, né en 1807 et marin de son état, prend la succession de son père en 1851, et exploite le lieu pendant 25 ans. A partir de 1866, on n’utilise plus le terme de cabaretier mais celui de restaurateur Après l’arrivée du chemin de fer à Toulon en 1859, puis la création des liaisons maritimes en 1880, reliant Balaguier à Toulon, le tourisme se développe, favorisé dès 1886, par Michel Pacha. Avec La Seyne, les communications se font par des voitures à chevaux. Les fils d’Ambroise, Honoré, François et Charles, prennent sa succession et exploitent le restaurant à leur tour, pendant près de 20 ans, jusqu’au début du XIXe siècle. Le quatrième fils, Louis, est patron-pêcheur et approvisionne le restaurant.

Marius, dernier propriétaire
Début 1900, Le Père Louis est repris par les restaurateurs Thomas Armando et Jules Lacroix, jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale. Mais en en 1919, à 27 ans, Marius, fils de Louis, reprend l’affaire. Il a fait les saisons en Auvergne et travaillé comme chef cuisinier au Grand Hôtel de Toulon. Jusqu’à sa mort en 1954, Marius, qui appartient à la quatrième génération des descendants de Thomas, va contribuer à la renommée du restaurant. Fernandel, bon client, écrit dans le livre d’or : «J’ai la papille gustative et j’apprécie Louis». Quant à Félix Mayol, il décrète : «Comme avant d’être artiste j’ai été cuisinier, je peux dire en vérité que la cuisine ici est supérieure».

De Michel Pacha à George Sand, en passant par Cécile Sorel, il ne serait venu à l’idée de personne de ne pas aller chez  »Louis » manger une bouillabaisse. A la mort de Marius, Le Père Louis est vendu à un restaurateur parisien qui le baptise «Le Manureva» sans doute par rapport au trimaran d’Alain Colas, à moins que ce ne soit en référence au tube d’Alain Chamfort «Manureva». Ainsi se termine la belle aventure de cette entreprise familiale qui a régné sur Balaguier pendant deux siècles. Mais s’il n’y a plus eu de restaurateur après Marius, la lignée des pêcheurs a continué avec ses trois frères, Victor (l’aîné), François et Joseph.

Dans le dernier compte-rendu du colloque annuel d’Histoire et Patrimoine seynois (HPS)*, Monique Estienne, petite-fille de François, raconte l’histoire de sa famille qui vit à Balaguier depuis plus de 300 ans : «Mon grand-père a eu 4 fils et 2 filles. Parmi eux, Roger a été l’un des derniers mytiliculteurs de la baie de Lazaret, Charles, mon père, pratiquait la pêche en dilettante et Victor, était cuisinier aux Chantiers».

Depuis le 1er juillet, Patrick Philibert et Véronique Loppy ont repris le restaurant inexploité depuis quelques années. Celui-ci s’appelle désormais «Le Manureva du Père Louis». La boucle est bouclée.

Chantal.campana@leseynois.fr

*Regards sur l’histoire de La Seyne-sur-Mer (n°14). Quand la mer rencontre la terre. Dossier de Monique Estienne «De la mer à la table»
En vente à Charlemagne. 6 €.

Tous nos remerciements à Monique Estienne et Jean-Claude Autran.