« Rien ne vaut la vie » : l’hommage de Jérôme Jamin à son père

Le 26 février dernier, l’historien local Gérard Jamin nous quittait. ancien de la marine nationale, sa vie rappelle celle de pionniers comme saint-exupéry ou mermoz. Dans un texte touchant, Son fils, Jérôme Jamin, rend hommage au Capitaine de Vaisseau, Chevalier de la légion d’honneur et Officier de l’ordre national du Mérite.

 « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie ». C’est avec ces mots d’André Malraux, dont il connaissait toute l’œuvre, que ce marin, pilote, ingénieur, historien amateur et philosophe à ses heures se plaisait à qualifier notre court passage sur terre. Il ne les mit jamais plus à l’honneur que dans la nuit du vendredi 12 mars 1976, lorsqu’il prépara son Super Frelon 147 pour aller secourir les 10 membres de l’équipage du cargo anglais Frendo-Star à la dérive à 240 km de Lanvéoc. A moins de 34 ans, il venait de quitter son lit douillet, son épouse et ses deux enfants – le troisième devant naître quelques semaines plus tard – pour aller défier les éléments déchaînés. Après 1h30 de vol chaotique à contrevent, il s’acharna à accompagner, aux manettes de son colosse d’acier, les sauts successifs de son collègue plongeur au-dessus d’une mer glacée propulsant sur eux des vagues de plus de 10 mètres et tentant d’engloutir les frêles vies qui s’y débattaient désespérément. Après le sauvetage de 7 membres d’équipage, son copilote lui conseilla de n’en récupérer plus qu’un, car le kérosène s’épuisait et avait atteint la limite de sécurité que le règlement empêchait de franchir. Encore quelques minutes sur place et ils s’écraseraient sur le chemin du retour. La réponse, cinglante, fusa de la bouche de Gérard Jamin : « On rentre tous ou on ne rentre pas ». Il aurait tout aussi bien pu citer Malraux…

Quelques minutes aussi précieuses qu’épuisantes pour lui et le plongeur permirent de remonter l’intégralité des naufragés. Lorsque le Super Frelon se posa enfin sur la terre ferme, il ne restait que 5 mn de vol en réserve.

L’acharnement dont il fit preuve lors de cet acte héroïque fut-il forgé lors de ses premières années parmi les enfants de troupe d’Autun ? Lors de ses études au Prytanée national militaire de La Flèche ? Aux Ecoles de l’air de Brest et de Salon de Provence ? Ou lors de ses différentes affectations à Toulon, Lanvéoc, Cuers et autre Weymouth, ou de ses voyages au bord de la Jeanne et des porte-avions Foch et Clémenceau ? Ou simplement tira-t-il son courage de l’envie impérieuse de retourner auprès de sa famille qu’il aimait tant et qui constituait le seul et véritable kérosène de sa vie ?

Nul ne saura le dire. Pas même les différents interlocuteurs de la mairie de La Seyne avec qui il nouera des liens privilégiés tout au long de ces 12 dernières années, lorsqu’il embrassa avec autant de joie que de succès sa seconde carrière d’historien amateur local. Aucun des quartiers de La Seyne dont il tomba amoureux et qu’il explora jusqu’au dernier gravillon ne fut capable de résister à sa sagacité. Cette passion prend sa source dans la volonté de puiser dans l’histoire des hommes, de ceux qui constituent le quotidien d’une ville, afin de les faire revivre l’espace d’un instant, éphémère, à peine tangible, presque non existant, mais rappelant à tous qu’eux aussi ont vécu, aimé, souffert, et surtout créé. C’est ainsi que Saint-Elme, l’Oïde, La Verne, le Crouton, le Clos Saint-Louis, la Villa blanche, et bien d’autres quartiers et leurs habitants ont, depuis le début de ce siècle, revécu leur faste passé, Gérard Jamin faisant par là même la démonstration éclatante que toute vie est précieuse et digne d’être relatée. Surtout par les mots de ce conteur extraordinaire et sensible, faisant la joie des Journées du Patrimoine seynoises, volontiers enivré des œuvres et dessins de Cocteau, dont il vient de découvrir une des maisons que le poète a occupée à Saint-Mandrier et qui était tombée dans l’oubli.

Sa prochaine conférence est prête. Ses mots sont, comme à son habitude, griffonnés au crayon à papier, au verso de vieux document de la marine datant des années quatre-vingts. Comme les deux faces d’une même pièce d’or. Mais sa voix s’est tue ce soir du 26 février, alors qu’il chantonnait devant le miroir de sa salle de bains. Décidément, la vie ne vaut rien.

Y aura-t-il une autre voix pour se faire le prolongement de son œuvre et de sa vie ? Afin, comme il le fit pour tant d’autres Seynois de souche ou de passage, de le faire exister encore, porté par un zéphyr indolent, le temps d’une conférence ? Il part en laissant la question en suspens. Mais persuadé que, d’une façon ou d’une autre, d’autres continueront son ouvrage délicat, ressuscitant, le temps d’un texte, quelque existence que le hasard aurait pu mettre sur sa route.

Car rien ne vaut la vie. »

Jérôme Jamin